La Terre de Rencontre

 

 

Source: La Mer Bleue - Commission de la Capitale Nationale 

 

Hier j’ai vu des framboises sauvages, les plantes rubus idaeus. C’est mon amie Annie Legault qui les a identifiées lors de notre randonnée autour de la Mer Bleue, une tourbière dans le sud-est d’Ottawa. C’était un matin chaud et humide de juillet et les framboises rouges flottaient au-dessus des herbes hautes, la majorité déjà piquées par les oiseaux.

Ottawa est une zone liminale entre deux langues et deux cultures, choisie par l’empire britannique comme capitale d’une colonie bilingue 18 ans après le fusionnement du Bas- et du Haut-Canada. C’est ma ville d’origine.

Produit de ce terrain de rencontre, j’ai saisi la mission à un jeune âge. J’étais parmi les premiers étudiants en cours d’immersion précoce, inscrit dès la maternelle dans une école de langue française.  Plus tard, dans ma vingtaine, j’étais l’un des seuls jeunes diplomates anglophones qui n’avaient pas besoin de cours de français. Cela m’offrait la chance de me lier d’amitié avec les jeunes diplomates francophones pendant que les autres anglophones étaient en formation linguistique.

Plus tard encore, j’étais sidéré par la possibilité d’un troisième référendum. J’ai dédié ma thèse de maîtrise à la politique étrangère du Québec et au renforcement identitaire, convaincu que le Canada pourrait héberger plus qu’une identité nationale, même au sein de notre politique étrangère.

Dans ma trentaine, j’ai servi comme liaison entre les ministères des affaires étrangères canadien et québécois. J’étais observateur et parfois chorégraphe d’une danse symbolique entre les deux gouvernements en compétition pour l’allégeance de mes concitoyens de l’autre solitude.  Chaque groupe cherche continuellement à affirmer son identité nationale, et chaque groupe trouve une manière de s’accommoder à l’autre.

La rencontre entre deux nations, c’était un travail d’amour pour moi. C’est dans la nature de la terre où je suis né.

Plus tard dans notre randonnée nous avons trouvé une plaque historique. Cette tourbière était un vaste fleuve il y a 9,000 ans.  Les ancêtres des framboises sauvages y vivaient sûrement. Et bien d’autres de communautés humaines.  Des nations qui repliaient les côtes et les rivières qui allaient dans toutes les directions entre l’océan Atlantique et l’intérieur du continent.

Nous avons fondé un état sur la légende de la rencontre entre deux peuples.  Une nouvelle nation des nations, un endroit de tension mais aussi d’entente. Un regroupement d’efforts pour approfondir nos identités particulières autant que nos valeurs d’inclusion et de diversité.

Et si les rencontres facilitées par cette terre ne se limitaient pas à deux groupes d’origines européennes?

Et si l’interaction paisible et productive entre groupes humains n’appartenait pas uniquement à une seule période récente de l’histoire?

Nous savons qu’une grande multitude de peuples sont passés par ici. Des communautés nomades ont dû se croiser sans cesse à travers les siècles. Nous savons qu’aucune nation n’a réussi à établir un empire ici, comme les empires d’Europe, d’Asie et même ceux d’Amérique centrale.

Les histoires qui nous sont racontées aujourd’hui sont celles de cohabitation et de recherche d’équilibre. Ce sont des histoires de guerres, certes, mais aussi de traditions de paix et de méthodes sophistiquées de diplomatie.

Les cultures qui nous précèdent ici prônent les qualités d’humilité, la connaissance de nos limites, et de ne pas prendre plus que ce dont nous avons besoin. Bref, toutes les qualités que nous, les canadien(ne)s d’aujourd’hui, ont tendance à attribuer à nos politiques contemporaines multiculturalistes.

Le partage de ce territoire par une multitude de nations souveraines est une tradition de 9000 ans, voire plus. Nous ne sommes pas les premiers humains à vouvoir prendre des décisions finales sur nos avenirs respectifs comme peuples distincts tout en partageant avec les autres des rivières, des forêts ou encore des lacs devenus tourbières.

Nous devrons continuer à célébrer et à approfondir la rencontre entre l’anglais et le français que cette terre a facilité.  Mais nous avons tellement plus de rencontres à célébrer.

Notre fierté pour le Canada sera forcément plus profonde lorsque nous reconnaîtrons toutes les rencontres que cette terre a permises. Nous devons réaliser que nous participons tous à une danse d’affirmation et d’adapation qui datent depuis des milliers d’années, et non depuis 1867 seulement.

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